Difficile Genèse
Parmi les textes bibliques les plus connus, figure celui du récit de la création, mais aussi celui (qui le suit immédiatement - et c'est un signe) dit de la "Chute" ou du "péché originel". C'est personnellement par là que j'ai été confronté la première fois à une véritable difficulté de compréhension. On dit très remarquablement: difficulté de lecture. Pour moi ce fut une étrangeté frappante..
J'avais une dizaine d'années peut-être.. Je repoussais l'invitation à être plus curieux, certain alors que je n'avais pas encore la possibilité ou l'outillage (si jamais il était possible de l'acquérir) de surmonter cette difficulté, cette étrangeté.
Quand la difficulté redouble
Les contes merveilleux commencent toujours de leur côté par un très clair "il était une fois..". Mais ici on disait: "au commencement..".
Et puis si l'on se concentre un peu, on constate que si l'histoire nous raconte qu'en 6 jours Dieu créa le ciel et la terre, chacun étant doté d'un soir et d'un matin, le 7ème jour lui n'était doté que d'une seule borne. Une seule frontière, au lieu des deux. Comme si nous étions toujours (éternellement?) dans le 7ème jour..
Se pose alors le problème de la cohérence de l'univers du compositeur, l'émetteur, du rédacteur, avec celui du lecteur ou de l'auditeur.
Et le problème s'aggrave avec les ordres séquentiels: d'un côté on va bien de 1 à 7, ce qui correspond bien à notre ordre de comptage. Mais la définition de la journée, à rebours, va du soir au matin ("il y eut un soir, il y eut un matin") et à l'air de vouloir par un autre ordre, nous faire travailler de nuit!
Sans parler bien sûr de la contrevenance moderne et éclairée que provoque le darwinisme ou ses écoles associées, qui concluent à l'insanité d'un tel texte et aux typiques enfantillages qu'il faut éviter si la conscience veut affronter son destin les yeux grands ouverts.
Pourtant..
Un détail cependant que l'on relève peu.. et qui avait mis en colère un jour un grand scientifique très "à cheval" sur la pureté, l'exclusivité de la science et de la méthode scientifique.
Le sérieux de sa discipline (physique théorique) reposait sur le fait que son langage d'expression central est mathématique. Rigoureuse, cette formalisation est tellement complète et logique a priori, qu'elle paraît rejeter la possibilité même que le langage naturel puisse jamais donner accès, à cause de ses approximations forcément puériles, à la vérité des conclusions de sa science.
Je lui demandais comment on pouvait soutenir cette impossibilité, puisqu'encore aujourd'hui lorsqu'un futur Einstein naît, il vient au monde avec le babil puis accède au langage simplement naturel; et ce n'est que progressivement qu'il en vient à l'acmé de la connaissance, à partir de laquelle il peut s'interdire de penser à son tour à cette possibilité que son parcours pourtant dément..
La question est donc de savoir quel est le statut du langage, dans une théorie de la connaissance qui a besoin pour le bien de son empire, de conjoindre parfaitement la vérité humaine et la vérité du langage?.. puisque le langage "vient de l'homme" (on dit même que le langage "c'est l'homme") et que l'homme peut mentir ou se tromper. Comment rendre compte de la "vérité" qui est comme une chose qui se tient par soi-même, à partir de cette imperfection qui constitue notre lot quotidien?
Actualité du livre de la Genèse
Or cette question est la question centrale des 3 premiers chapitres du livre de la Genèse. Nous essayons de le montrer en faisant remarquer que: à partir du cadre et de la dynamique d'une pensée humaine "normale", Eve ne peut pas, selon les termes mêmes du récit, et donc selon le langage qui nous y donne accès, s'être saisie du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal.
Dans un jardin où tous les arbres sont beaux à voir et bons à manger, deux ont un statut particulier: celui qui est au centre du jardin ("Arbre de vie"), puis un autre dit "Arbre de la connaissance du bien et du mal". Ce dernier ne se reconnait que par une chose: il donnerait instantanément la première mort, création humaine.
Jusque là il n'y a aucune connaissance connaissable, parce que la première conscience (nous continuons là à enchaîner humainement nos pensées) n'est même pas encore née. La mort instantanée, d'après notre expérience humaine, nous propulse dans le néant.
Celui-ci ne peut être la "conscience" ou la "connaissance", si de la mort on ne revient pas. Et il faudrait alors ressusciter pour pouvoir enfin être capable d'obéir et de désobéir.. en toute connaissance de cause. Eve ne peut donc craindre ou envier quoi que ce soit parce que ces termes supposent une hiérarchie encore inexistante de valeurs. Elle ne peux ni obéir ni désobéir.
Mais pour faire tenir debout notre humaine pensée, Eve change la donne: elle projette et substitue un arbre à l'autre, mettant à la place de l'arbre de vie, au centre, l'arbre de la connaissance du bien et du mal. C'est logique, car le centre est le seul lieu singulier. Lieu à partir duquel on puisse établir une métrique et un réseau de positions réciproques N,S,E,O.
Voilà un cadre et une structure qui donne l'assise réconfortante à notre manière humaine de penser. Une science est devenue possible, une philosophie rationnelle aussi. Ainsi la divine "direction pour ne pas.." se transforme en "interdiction (divine) de ne pas..". Le Dieu censeur est apparu et la nudité est découverte.
Le statut du langage
Tout cela justifie comme nous l'avons dit, que la question centrale du récit du "péché originel", soit: le statut du langage.
Le problème se pose ainsi: le récit historique d'un retournement aussi radical que le "péché originel", où se portent à notre conscience et à notre connaissance sous forme de langage à la fois son point de départ et son point d'arrivée, ce "péché" intervenu alors que le récit a commencé, laisse-t-il intouché d'une telle description le langage lui-même?
Une fois la porte fermée, est-il possible de passer quelque chose par la serrure pour voir son envers, exactement comme si elle n'avait pas été ouverte? Que se passe-t-il, pour nos conclusions sur la nature réelle de la parole, si nous livrons aux conclusions descriptives de l'histoire qu'il nous déploie, le langage qui nous y propulse rétroactivement?
Conclusions sur la divinité biblique.
"Alors leurs yeux s'ouvrirent.. et ils connurent" développe parmi plusieurs conclusions celle-ci.
- Il apparaît avec force deux choses: que la démarche d'Eve nous représente authentiquement et que nous en attestons toujours en reproduisant toujours et jusqu'à aujourd'hui la même forme psychique et cognitive
- mais également que par le même mécanisme, la lignée en se déployant ainsi produit aussi, au sujet de la divinité, l'image qu'elle abhorre, en lui donnant une densité aussi pressante qu'inattendue. Le Dieu qu'elle ne veut pas est exactement celui qu'elle fabrique. Puisque le langage "vient de l'homme" (disions nous plus haut) et que l'homme peut mentir ou se tromper, comment rendre compte par ce langage, à partir de cette imperfection, de la "vérité" qui est comme une chose qui se tient par soi-même? La genèse répond: 1) par la construction toute humaine de la divinité (ton bruit m'a fait peur.. j'ai eu honte..) à qui il va en cuire de devoir être un Dieu à la façon des hommes, et 2) par l'élimination physique du porteur alternatif humain de vérité vue comme faveur faveur (Caïn élimine Abel). On pourrait dire que c'est une version théologique de la révolution néolithique.



